Extrait - La mémoire du Cosmos

Depuis que les livres ont disparu, je m’efforce tant bien que mal de garder quelques reliquats de l’ancien temps. Mes bouts de papiers, disséminés dans tout l’appartement, sont une piètre leçon de littérature mais ils témoignent encore d’un savoir-faire calligraphique. Personne ne comprend à quel point ils sont vitaux à mon existence, ni pourquoi je ne les ai pas remplacés par un assistant électronique. On me fait parfois la remarque sur un ton de reproche. Pourtant les gens sont agréables ici. Je ne sais pas pourquoi le quartier fait si peur. C’est vrai qu’il y a quelques trafics dans la contre-allée devant l’immeuble mais les jeunes sont courtois et font preuve de respect envers les personnes de mon âge. Dès qu’on approche des grands boulevards, c’est une tout autre affaire. Le langage régresse de toute part. Il ne semble plus nécessaire de s’embarrasser de nuances et d’histoire pour interagir avec ses contemporains. Sans doute avons-nous atteint un sommet de manière et d’éducation que notre nature ne peut soutenir trop de siècles.

J’ai noté ce qu’il me reste à faire avant de mourir, découpé sur des pièces blanches bien cachées dans l’appartement pour que personne ne découvre trop tôt mon secret. Ce sont de véritables étoffes. La matière est soyeuse pour qui sait glisser lentement la main sur la surface des mots.

Au rez-de-chaussée, un jeune-homme très charmant m’a procuré une arme de calibre .38 Special. Contrairement à ce qu’on peut trouver au magasin, son étale n’offrait pas beaucoup de choix. Cela n’a guère d’importance. Un objet doit bien faire ce pour quoi il a été conçu. On nous offre aujourd’hui trop de matière à détourner notre attention. Trop de choix. Je regarde l’objet. La finition est impeccable, sans doute manufacturée dans un pays plus sérieux que le nôtre, les Amériques ou l’Allemagne. J’ai toujours pensé qu’on avait tort de négliger l’artisanat au dépend de l’art dans ce pays. L’artisanat demande des gestes et des mots précis. Le ressort du chien se bloque admirablement. À bout de bras, le cran de mire s’aligne parfaitement avec la tête du guidon. C’est à peine si je sens le poids du métal. L’ouvrage se manie admirablement. Un artiste n’aurait pu rendre la mort aussi finement. Et la sensation glaçante le long de l’échine n’aurait pu naitre dans son discours le plus sophistiqué. Je n’aime pas vraiment les artistes. Il n’y a de toute façon plus d’oiseau de la sorte dans le quartier. Je ne sais pas pourquoi cet endroit effraie tant les gens du centre-ville. C’est vrai qu’il y a quelques trafics dans la contre-allée mais les personnes sont assez courtoises avec les vieilles dames fatiguées dans mon genre